Entretien avec Michel Lenoir

Entretien avec Michel Lenoir, préhistorien, Chargé de recherche au CNRS,
spécialiste des industries lithiques du Paléolithique.

Comment vous est venue cette vocation de la préhistoire ?

C’est en fait d’une plaisanterie qu’est née ma passion pour la préhistoire. Dans les années soixante au journal La France, travaillait Jean Guichard devenu préhistorien par la suite et conservateur du Musée des Eyzies, et qui était entré entre-temps au CNRS. Il fut à l’époque envoyé comme journaliste pour faire un reportage sur la découverte de la grotte de Rouffignac et il est devenu préhistorien en faisant du journalisme, donc de façon occasionnelle. Il travaillait à l’époque avec mon beau-frère Frank Capdeville. qui était lui aussi reporter ,

Un jour, Jean Guichard a taillé à l’aide d’un gros caractère d’imprimerie en plomb, un chopper dans un galet de quartz. Mon beau-frère m’a apporté ce silex en me disant que Jean Guichard l’avait trouvé lors d’une fouille et qu’il m’en faisait cadeau. Aussitôt je me suis mis à chercher dans des livres pour tenter d’identifier l’objet et ces recherches m’ont donné le goût de la préhistoire. Quand on m’a révélé la supercherie, je dois dire que j’ai été très déçu ! Pour se faire pardonner, Jean Guichard m’a invité à visiter l’ancien laboratoire de Préhistoire de la Faculté des Sciences à Talence. Il est parti par la suite faire des recherches en Nubie et je l’ai perdu de vue pendant quelques années. Entre temps, j’avais appris qu’à deux pas de chez moi habitait François Bordes. Je faisais pendant mes congés le livreur de pain pour gagner quelques économies et le professeur Bordes préhistorien mondialement connu était l’un de mes clients de tournée. Il eut connaissance un jour de mon intérêt pour la préhistoire et il m’a invité par l’intermédiaire de D. de Sonneville-Bordes dans son laboratoire. C’est comme cela que j’ai créé des contacts avec son équipe, participé aux chantiers de fouilles de Jean et Geneviève Guichard , de J. Tixier et à ceux de F. Bordes. Je me suis ensuite inscrit à l’Université où j’ai fait des études de Géologie et je suis venu à la Préhistoire après avoir obtenu ma Maîtrise de géologie, un Doctorat de géologie approfondie précédant mon Doctorat d’Etat es Sciences. Entre temps j’étais entré au CNRS après avoir été recruté à mi-temps au musée Dubalen à Mont-de-Marsan comme conservateur vacataire. Mes collègues travaillant sur les autres départements, je me suis consacré à la Préhistoire ancienne de la Gironde. J’avais en plus à l’époque une vieille voiture qui ne pouvait pas me conduire très loin, cela tombait bien !

Photo: Os provenant de la fouille de Camiac-et-Saint-Denis

En quoi consiste votre spécialité et qu’enseignez-vous aujourd’hui ?

Je suis spécialiste du Paléolithique c’est à dire de la Préhistoire ancienne, je ne m’occupe donc pas de la Préhistoire récente ni de la Protohistoire. Je suis spécialisé dans les modes de gisements, les modes de peuplement, l’occupation du sol mais aussi dans les outillages et surtout les industries lithiques, mais aussi les industries en matières dures animales. Je pratique la taille du silex. François Bordes et J. Tixier m’ ont enseigné cette pratique .Je maîtrise assez bien les méthodes de débitage et de façonnage. Je fais ainsi des démonstrations aux étudiants, pour des scolaires , ou encore pour les membres des sociétés savantes. C’est un aspect original de mon métier de préhistorien et c’est très utile pour la pédagogie. Cela permet aussi de tester certaines hypothèses de recherches, ce n’est donc pas seulement ludique.

Pour l’enseignement, j’ai longtemps enseigné ici (Université Bordeaux I) bénévolement, mais je n’y exerce plus guère. J’enseigne en revanche toujours à l’Université Bordeaux II en licence d’Ethnologie. J’y donne quelques cours d’initiation à la Préhistoire.

Quand l’homme est-il arrivé en Gironde et en Entre-deux-Mers ?

Il est très difficile de savoir de quand datent les premières occupations. Il a été trouvé un morceau de calotte crânienne provenant de La Rafette (Saint-Loubès) datée de l’avant avant dernière glaciation (Mindel), vraisemblablement le plus vieux girondin connu et peut-être le plus vieux français ! – la Gironde a cette particularité de battre des records : le plus grand estuaire et la plus haute dune d’Europe, le plus vaste campus d’Europe et la plus grande place publique ( les Quinconces) la plus petite commune (Castelmoron d’Albret), les meilleurs crus, peut-être le plus vieux français et bien d’autres records… ! – L’occupation est nette pendant l’Acheuléen et en Entre-deux-Mers il existe des gîtes de matières premières, notamment du silex lacustre représenté sous forme de dalles ou de plaquettes assez revêches à tailler mais que les hommes du Paléolithique ont exploité, de la même manière qu’ils ont exploité les galets de silex des alluvions de la Dordogne. Il existe des industries sur galets de quartz et quartzite dans les alluvions de la moyenne et de la basse vallée de la Garonne. On a aussi découvert de nombreux bifaces dans la partie orientale de l’Entre-deux-Mers, parfois associés à d’autres outils, à des produits de débitage ou à des déchets de taille.

Avec Néandertal, la présence de l’homme devient plus nette même si ses restes osseux ne sont pas connus en Gironde. On ne connaît pas pour l’instant d’industrie moustérienne en abri ou en grotte en Entre-deux-Mers comme à la grotte de Pair-non-Pair dans le Bourgeais. Les Moustériens ont tout de même pu fréquenter certaines cavités comme à Camiac , mais la cohabitation avec les Hyènes vivant là à cette époque (on a trouvé des os rongés par ces charognards lors des fouilles) était difficile. Les os recueillis dans ce gisement ont été datés de 35000 BP*. On connaît en Entre-deux-Mers des gisements aurignaciens ou gravettiens de plein-air, plus rarement dans des remplissages d’abri sous roche. Il existe en revanche une occupation sous abri au Magdalénien moyen et supérieur (abri Faustin, grotte de Fontarnaud). Dans ces gisements, il existe des éléments de parure et de l’industrie osseuse. La faune leur est associée et parfois des restes humains fragmentaires. On peut d’ailleurs faire des datations sur des os. Ensuite, on connaît des indices nets d’occupation au Mésolithique (Sauveterrien) , notamment dans la vallée de l’Engranne (puis le territoire a été occupé par les Néolithiques et par les populations de l’Age du Bronze). Un ouvrage « Gironde préhistoire »** paru en 1991 résume à merveille toute cela et il présente les sites majeurs girondins. L’Entre-deux-Mers a donc sans cesse été occupée depuis l’arrivée de l’homme dans la région.

Quelles étaient les matières premières utilisées par les hommes préhistoriques ?

Pour l’outillage en pierre, c’est principalement le silex qui fut employé . Il existe du silex lacustre dans la partie orientale de l’Entre-deux-Mers. Dans les graviers et les alluvions de la basse vallée de la Dordogne on trouve de nombreux galets roulés qui ont été exploités. On hérite d’ailleurs en Gironde de silex qui viennent d’en amont , du Périgord..Lorsque le cortex est crayeux et rugueux, cela indique que ces silex ne proviennent pas des alluvions mais de gîtes primaires

Pour les éléments de parure, des coquillages ont été importés de la côte océane. Il faut savoir au passage que l’océan était à la fin de la dernière glaciation 30 à 40 kilomètres plus loin que sa position actuelle. On trouve en outre des coquillages (cyprées, néritines…) provenant de faluns miocènes.

Les groupes humains se déplaçaient et allaient sur les gîtes récupérer les rognons de matières premières siliceuses. Ils les dégrossissaient sur place et revenaient avec des objets préformés. Les outils et les éléments de parures se déplaçaient avec les hommes, ils pouvaient être échangés, parfois perdus.

Quelles informations a t’on sur le régime alimentaire des premiers girondins ?

A partir d’analyses biochimiques, on peut désormais connaître en partie les modes de nutrition préhistorique. On sait que les hommes du Paléolithique consommaient de la viande. Il existait il y a 15 000 ans une curieuse antilope au museau flasque, l’antilope saiga qui vit à l’heure actuelle dans les steppes d’Europe centrale et qui se plaisait alors dans le paysage sec et froid de la Gironde outre le fait que la topographie girondine lui convenait parfaitement. Il y avait aussi des rennes, des chevaux, constituant de grands troupeaux. Les faunes ont bien entendu varié suivant les époques et les changements climatiques.Il existait des carnivores, félins, ours, mais aussi l’ensemble de la petite faune que l’on connaît aujourd’hui, des mollusques, des batraciens ou encore des reptiles. On sait que les Magdaléniens ont pratiqué la pêche. On a notamment découvert lors de fouilles, des vertèbres de saumons. On peut connaître grâce aux anneaux de croissance de ces vertèbres les saisons de pêche. Enfin, il existait un appoint végétal non négligeable composé de baies, de racines, des tubercules ainsi que des fruits.

Dans les périodes de réchauffement, sont apparues des espèces communes dans nos milieux de climat tempéré telles que les cerfs, les chevreuils ou les sangliers.

Les hommes préhistoriques pratiquaient-ils des rites ?

Les rites pratiqués par les hommes préhistoriques sont difficiles à connaître et à reconstituer. On peut toutefois penser qu’il y en existait . On connaît notamment des sépultures comportant des éléments de parures ainsi qu’en témoigne la sépulture de Saint-Germain-la-Rivière dans le Fronsadais (en rive droite de la Dordogne hors de l’Entre-deux-Mers) qui est celle d’ une femme qui avait vraisemblablement une position élevée au sein groupe auquel elle appartenait comme le suggèrent de récents travaux. Des observations effectuées sur les ossements nous permettent aussi de savoir qu’étaient effectuées des actions post-mortem sur les cadavres. On a très peu de certitudes surtout pour ce qui touche au symbolisme. Les hommes préhistoriques jouaient peut-être de la musique puisqu’on a trouvé des flûtes dans certains gisements, mais il nous est impossible de connaître la musique qu’ils pratiquaient. Le même problème s’applique au langage, on peut penser que les hommes préhistoriques à partir de Neandertal et même avant, communiquaient par la parole. Il est tout aussi difficile d’interpréter l’art pariétal. Les homo sapiens sapiens possédaient sans aucun doute un langage articulé, structuré, ils échangeaient sans doute des idées, sans que cela soit forcément de la haute philosophie! . Mais tout cela est pour nous très difficile à reconstituer à partir des maigres informations dont nous disposons. On ne peut pas non plus calquer ces populations sur les groupes humains traditionnels pour ne pas dire primitifs qui vivent encore aujourd’hui car ils ne vivent pas dans les mêmes conditions et n’ont pas le même héritage culturel.

Echelle chronologique du Paléolithique*

* Before Present, en français avant aujourd’hui – Le Présent en question étant fixé à 1950

**Gironde préhistoire – Conseil général de la Gironde – 1991


Bibliographie sommaire de Michel Lenoir :

Ouvrages:

-Thèse ronéotypée. Le Paléolithique des basses vallées de la Dordogne et de la Garonne.

Thèse de Doctorat d’Etat ès Sciences, Université de Bordeaux I, 2 vol, 702 p., 445 fig., 44 tabl., 17 cartes.

– La Préhistoire. Ed. Jean-Paul Gisserot, Paris 1990 , 63 p., 13 fig., 50 photos. Réédition 1998.

Gironde Préhistoire.(Paysages, hommes et industries des origines à l’âge du Bronze). Ouvrage collectif publié par Horizon chimérique et Conseil général de la Gironde, 192 p. Rédaction des chapitres sur le Paléolithique (p. 32-82). Bordeaux 1991.

– Le Patrimoine des communes de la Gironde. Ed. Flohic 2001. Notices sur plusieurs sites paléolithiques (Grotte des Fées et Roc de Marcamps, Pair-Non-Pair, Saint Germain-la-Rivière, Camiac, Moulin-Neuf, Bisqueytan, Abri Faustin, Fontarnaud, abri Vidon).

La Gironde. Ed. Bonneton 2002. Chapitre sur la Préhistoire ancienne.

Direction d’ouvrage :

Le silex de sa genèse à l’outil. Actes du V ème. Colloque international sur le silex. Cahiers du Quaternaire n°17, 1990, 2 tomes, 645 p. (codirection avec M.- R. Séronie-Vivien).

The Middle Paleolithic site of Combe-Capelle Bas (France. (H.-L. Dibble codirecteur).

University Museum.Monograph 91. The University Museum. University of Pennsylvania 1996.

Publications

Coup d’oeil sur le Paléolithique en Gironde. Le Mois scientifique bordelais, n°61, 7 ème. année, septembre 1985.

La Préhistoire ancienne en Gironde. Apports des recherches récentes. Gallia Préhistoire, 42, 2001, p. 57-84, 13 fig. , 1 tabl.

Le Magdalénien des basses vallées de la Dordogne et de la Garonne. Praehistoria. Volume 2, Miskolc 2001, p. 117-127, 3 fig.

Publications sous presse :Chapitres sur le Paléolithique de la Gironde dans un ouvrage sur la Gironde (ed. Bordessoule) .

Publications en préparation : Contribution à un volume spécial de la Société archéologique de Bordeaux consacré à la grotte de Pair-non-Pair (fouilles F. Daleau).

* Une chronologie est disponible sur le site de l’INRAP (http://www.inrap.fr) dans le dossier de la Doline de Cantalouette (Creysse – près de Bergerac)