La peste à Bordeaux

Nous allons ici donner des extraits de deux textes très pertinents sur les épidémies à Bordeaux du XVème au XVIIème siècles et la façon dont la communauté s’en est défendue. Ces articles sont d’autant plus intéressants qu’ils résonnent d’une façon toute particulière dans notre actualité.

En 1348, la peste noire ou grande peste arrive d’Asie centrale pour contaminer le pourtour méditérannéen, répandue par les navires marchands et les rongeurs qu’ils véhiculent. Elle fera près de 20 millions de morts en quelques dizaines d’années dans une Europe qui sortira meurtrie et traumatisée de cette épreuve. Elle se manifestera encore sporadiquement les siècles suivants entretenant le spectre de la terreur. Il existe plusieurs types de peste dont les formes les plus connues: la peste bubonique et la peste pulmonaire qui se traduisent par une infection pulmonaire puis une septicémie en phase terminale. Les principaux vecteurs de transmission sont les puces et poux et, bien entendu, entre les hommes, la contamination par voies respiratoires. En 1894, Alexandre Yersin isole le bacille de la peste ce qui permettra la réalisation d’un vaccin. Cela n’empêchera pas la maladie de refaire son apparition et d’occasionner en Inde notamment dans la première moitié du XXème siècle plus de 12 millions de morts.

Le premier texte, qui s’inspire fortement du second comme l’auteur le fait remarquer, est du Docteur Xavier Arnozan, paru dans la revue philomathique de Bordeaux et du Sud-Ouest, éditée en 1899. Il est davantage axé sur les méthodes de lutte contre les maladies contagieuses comme son nom l’indique: « Comment se défendait-on contre la peste à Bordeaux aux XVème, XVIème et XVIIème siècles »

L’autre article fut rédigé par le Docteur G. Péry, médecin adjoint de l’hôpital Saint-André et présenté à l’Académie de Bordeaux sous forme de mémoire en 1867. Dans ce document intitulé « Recherches historiques et médicales sur les épidémies qui ont régné à Bordeaux pendant les XVème, XVIème et XVIIème siècles », l’auteur décortique les registres de la jurade et autres chroniques de Bordeaux pour dresser une liste des apparitions d’épidémies de maladies contagieuses survenues durant ces siècles et la manière dont elles ont évoluées et été traitées.

Etat des lieux

Xavier Arnozan est né à Bordeaux en 1852. Il y a fait ses études de médecine. Il deviendra professeur en 1880. Il se consacra à l’étude des maladies contagieuses et en particulier la tuberculose. Il fait dans cet article le point sur les réapparitions inquiétantes de la peste à son époque et raconte comment, quelques siècles auparavant, on tentait de lutter contre la propagation de la maladie.

« La peste est à l’ordre du jour des préoccupations du monde médical. Reléguée depuis longtemps dans ses foyers d’origine de l’Asie centrale, elle semblait, il y a quelques années, ne plus avoir qu’un intérêt purement historique, et bien qu’elle ait fait plusieurs apparitions sur certains ports de la Méditerranée dans la première partie de ce siècle, bien qu’elle ait en 1878, menacé d’envahir la Russie par le Turkestan, la plupart de nos contemporains croyaient certainement que la peste avait fait parler d’elle pour la dernière fois à Marseille avec Belzunce et à Jaffa avec Bonaparte.

Depuis deux ans, la situation a singulièrement changé. Descendue des hauts plateaux vers les vallées de la Chine et de l’Inde, la peste a sévi à Bombay avec une intensité effrayante, et de là elle a disséminé ses germes à Maurice, à Madagascar, peut-être dans l’Afrique australe, en Egypte, à Oporto, à Rio-de-Janeiro, sans parler de l’épidémie de Vienne, qui, née dans un laboratoire de recherches bactériologiques, a pu être surprise à son début et éteinte après avoir fait trois victimes.

La reviviscence de ce mal, que l’on croyait passé au rang de simple souvenir, a naturellement obligé les médecins à l’étudier à nouveau. Les recherches dont il a été l’objet ont bénéficié des découvertes de l’école microbiologiste; et grâce aux travaux de l’institut Pasteur, de Roux et de Yersin en particulier, on connaît aujourd’hui le microbe de la peste, et on connaît aussi le sérum antitoxique, dont les bienfaits préservateurs et curateurs seraient avidement recherchés si la peste venait jamais nous visiter.

Nous n’avons pas l’intention d’étudier ici la peste au point de vue médical; sa description a été faite maintes et maintes fois; elle a été récemment reproduite dans la plupart des grands journaux de médecine. Nous voulons simplement rappeler ici que Bordeaux a été souvent, au Moyen-âge et à l’époque de la Renaissance, frappé par le fléau, et comparer les mesures d’hygiène publique prises par nos pères avec celles que prendraient nos administrations locales, si elles avaient à combattre la redoutable épidémie. Notre tâche a été singulièrement facile. En 1867, M le Dr G. Péry, médecin adjoint de l’hôpital Saint-André, a présenté à l’Académie de Bordeaux un mémoire des plus documenté sur les épidémies qui ont frappé notre ville pendant les XVème, XVIème et XVIIème siècles. »

En effet, dans son ouvrage, le Docteur Pery reprend les études de cas des manuscrits qu’il a pu étudier et dresse une liste des cas sensibles et les potentiels vecteurs de transmission. Il retranscrit tout d’abord cette série de symptômes devant permettre d’établir un premier diagnostic établie par Guillaume Briet, médecin à Bordeaux vers la fin du XVIème siècle:

 » Signes démonstratifs qu’une personne a la peste

1° Quand cette vapeur véneuse vient heurter le coeur, on sent un subit changement et mutation dans tout le corps
2° Grande faiblesse et soudaine sans cause manifeste, avec un regard haure et hideux
3° Palpitation de coeur et comme une pointe sous la tétine gauche
4° Ponction ou mordication sur la bouche de l’estomac
5° Grande inquiétude avec grand déplaisir en toutes choses
6° Etourdissement en ses sens et entendement
7° Flux de ventre léger ou plutôt irritation d’humeurs jaunes ou grisâtres
8° Vomissements de mêmes choses ou nausées
9° Extrême dégoûtement ou impuissance d’avaler
10° Grande ardeur aux entrailles
11° Difficulté de respirer, avec l’haleine mauvaise
12° Rigueur légère par tout le corps et ardeur au dedans
13° Soif extrême, ayant la langue noire et scabreuse
14° Urine copieuse et non beaucoup éloignée de la saine quand le mal est seulement aux esprits, ou trouble et confuse, livide quand les humeurs sont déjà corrompues
15° Le pouls est petit et à peine perceptible
16° Douleur et pesanteur de la tête
17° Proclivité au sommeil lorsque les tumeurs ou charbons veulent sortir
18° En aucuns veilles et rêveries, selon les diverses températures et qualité du venin
19° Hémorrhagies par le nez, hémorroïdes et vomissements
20° Le bubon ou charbon apparent ou taches noires sont les assurés et derniers jugement en saison pestilente; car en autre temps nous voyons des charbons sans peste et tumeurs critiques aux émonctoires qui ne sont ni peste, ni symptômes d’aisselle. »

Le docteur Pery extrait méthodiquement des registres les textes où il est fait mention de la peste. On peut aisément constater que la maladie reste sur le territoire. On peut aussi imaginer les résonnances de ces catastrophes dans des périodes troublées que furent celles des guerres de religions, au XVIème siècle en particulier:

« 1473. En cette année, la peste est si véhémente à Bordeaux, que la Cour du Parlement se tient à Libourne, les mois de décembre, janvier et février.
1495. La Cour du Parlement, à cause de la peste, est transférée pendant quelques mois à Bergerac.
1515. En cette année et partie de la suivante, le Parlement va à Libourne à cause de la peste.[…]
1524. Le 29 août, la Cour ordonne aux jurats de faire la police dans Bordeaux à cause de la peste […]
1555. Le Parlement, pour éviter les dangers de la peste, se tient les mois d’août, septembre et octobre à Libourne. Il ordonne aux jurats de mettre à exécution les rôles des cotisations des dons volontaires faits par les habitants de Bordeaux, pour venir aux secours des pestiférés. Il défend aux bouchers d’abattre le bétail dans la ville.
La chronique dit: La contagion fut fort grande à Bordeaux, à l’occasion de quoi Gélida, principal du collège de Guyenne, demanda congé à MM. les jurats pour fermer le collège et se retirer aux champs.
Cette même année, les Etats de la sénéchaussée furent assemblés à Saint-Macaire à cause de la peste.[…]
1565. Ladite année y avait grande contagion à Bordeaux, messieurs de la Cour résolus de se retirer hors la ville.[…]
1585. la contagion fut si grande à Bordeaux, du mois de juin à décembre, que quatorze mille et quelques personnes de compte fait en meurent. Bordeaux avait alors, selon Dom Devienne, quarante mille habitants. »

Il est décrit cette année-là, par le biais d’un courrier daté du 30 juillet 1585 l’attitude du maire de Bordeaux Michel de Montaigne qui préfère rester éloigné de la ville: « […](est-il utile) que je me hasarde d’aller en la ville, vu le mauvais état en quoi elle est notablement, pour des gens qui viennent d’un si bon air comme je fais.[…] »

« 1604. Le maréchal d’Ornano informe les jurats que la peste est à Blaye, où il y a vingt morts par jour […] »

Le maréchal d’Ornano, maire de Bordeaux depuis 1599, s’illustra durant cette peste de 1604 – 1605 par son abnégation face au péril. Il fut très présent au chevet des malades et prit des mesures drastiques pour tenter d’endiguer la maladie; il entreprit notamment de faire assécher les marais de Bacalan pour éviter qu’ils ne deviennent à nouveau des foyers épidémiques.

« Dans le manuscrit des Capucins que la ville possède, on trouve qu’en 1606, le père Polycarpe, qui soignait les pestiférés depuis le 14 novembre, tomba malade le 21, et fut pris d’un charbon envenimé, appelé anthrax par les chirurgiens; il continua à soigner les malades, puis fut obligé de s’aliter, souffrant beaucoup du charbon, qui lui brûlait tout le corps comme un feu dévorant, et lui causait une soif incroyable. Il mourut le 29. »

« 18 juin 1629. Le sieur Clavet, chirurgien de santé, représente que dans la rue des Etuves il y avait une fille de neuf à dix ans qui avait un bubon et un charbon, et une autre de dix-huit ans qui avait un charbon à la joue, une grosse fièvre et les yeux étincelants […]

20 juin. Mention d’une nourrice qui avait un bubon et un charbon.

10 novembre 1635. Lopès et Maurès, médecins, visitent le corps d’un individu mort rue de la Vieille-Corderie; ils trouvent des tumeurs derrière les oreilles, des taches sur l’estomac, et reconnaissent plusieurs autres signes de peste.

1631 20 août. La contagion augmente au point que depuis quinze jours on avait fermé cent cinquante maisons, et que les hôpitaux étaient pleins.
1645 16 mars. Pestiférés à Bassens et au Carbon-Blanc. Rapport confirmatif de Lacoste, qui va voir les malades et trouve des tumeurs et des charbons.
1653 La ville fut affligée de la peste; les jurats y mirent le meilleur ordre qu’il leur fut possible. Le Bureau de la santé fut constitué, et on y appela les médecins, chirurgiens et apothicaires de la ville, et le capitaine de la peste.
23 janvier 1681. Mention de peste dans le Médoc. Apartir de cette époque, on ne trouve plus dans les registres de la Jurade de mention de peste. On y parle seulement de précautions prises pour empêcher les communications avec les pays infectés; il s’agit surtout des communications maritimes. »

Lutter contre le fléau

Les traumatismes engendrés par les pestes ont conduits les pouvoirs publics à mettre en oeuvre des politiques souvent extrèmes dans la gestion des épidémies. Ces différentes mesures sont analysées par Xavier Arnozan:

« Lorsque la peste mençait Bordeaux ou venait de s’y installer à l’improviste, la jurade, comme le ferait aujourd’hui la municipalité, prenait d’urgence des mesures prophylactiques, et à ses institutions hygiéniques permanentes ajoutait une série de mesures plus énergiques. Mais son initiative était, à cet égard, limitée par l’influence du Parlement. Toute mesure d’hygiène publique se traduit par des inspections, des quarantaines, des désinfections, par une série d’actes entravant plus ou moins la liberté individuelle. Protecteur naturel de cette liberté, le Parlement de Bordeaux ne devait qu’à bon escient en laisser suspendre l’exercice, et on rencontre toute une série de délibérations de la jurade priant la Cour « d’autoriser le renouvellement des règlements pour le temps de peste ». Cette requête était le plus souvent écoutée, et les mesures sévères dont nous parlerons plus bas entraient immédiatement en vigueur, jusqu’au jour où, l’épidémie ayant cessé, elles étaient suspendues. Cette intermittence dans la législation sanitaire n’était pas sans inconvénient, mais il était difficile qu’il en fût autrement, au moins pour ce qui concerne l’organisation des quarantaines maritimes. De nos jours, les réglements sanitaires internationaux exigent que chaque navire venant d’un port étranger présente sa patente nette; et les comminications télégraphiques renseignent le service de la santé sur l’état sanitaire de tous les points du globe; de telle façon qu’un navire venant d’un port contaminé est toujours signalé à l’avance et peut être à son arrivée l’objet de surveillances et de précautions toutes spéciales, les bâtiments d’autres provenances n’étant ni arrêtés ni gênés dans leur commerce. mais aux XVème et XVIème siècles il n’en était pas de même. un vaisseau pouvait arriver, chargé de marchandises infectées, avec un équipage malade, sans que personne ait eu préalablement connaissance de l’épidémie qui sévissait dans les ports où il avait touché. Dans ces conditions, il aurait fallu faire subir au hasard des quarantaines à tous les navires entrant à Bordeaux, mais le commerce en eût été si troublé qu’on n’en surveillait aucun en temps ordinaire. On attendait, pour établir les quarantaines maritimes, que la peste fût déjà dans Bordeaux, c’est à dire qu’on surveillait l’approche de l’ennemi lorsqu’il était déjà dans la place.

[…] Le capitaine de la peste était un fonctionnaire d’ordre tout spécial. Dès que l’épidémie était officiellement reconnue, on désignait, parmi les citoyens notables et dévoués, un homme capable de diriger tous les services, de trancher toutes les questions, de prendre toutes les décisions relatives au fléau. Ce dictateur sanitaire, en centralisant toutes les affaires, pouvait agir vite et avait en mains l’autorité suffisante pour assurer la défense contre le fléau.

Les mesures d’hygiène

Les portes de la ville étaient fermées, et l’entrée interdite aux voyageurs arrivant des localités suspectes; les marchandises étaient désinfectées ou, comme on disait alors, parfumées, après avoir été dépliées et déballées, détail important, car on se rappelle que la peste de Marseille a été introduite par des ballots qui n’avaient pas été éventrés. Pour les navires venant de foyers contaminés, ils étaient invités à s’arrêter devant la palu de Blanquefort où des médecins étaient commis à la constatation de la santé des équipages. Enfin la poste même était l’objet de mesures spéciales, elle a été plus d’une fois transportée à la Bastide, et les courriers ne devaient plus entrer dans Bordeaux. »

La « gestion » des habitants malades est tout aussi drastique, comme l’explique le docteur Péry:

« Aussitôt qu’un habitant était cru atteint de peste, on devait faire prévenir le jurat de sa jurade ou le capitaine de la peste. Celui-ci mandait les chirurgiens de la peste et se rendait avec eux chez le malade. Celui-ci, reconnu pestiféré, pouvait, s’il était chef de maison ou que ce dernierle désirât, rester dans son logis. On faisait alors venir le serrurier de la ville qui mettait un cadenas  la porte, et, dès ce moment, personne ne pouvait avoir de rapport avec les malheureux. Le capitaine de la peste et les chirurgiens devaient veiller à ce qu’ils ne manquassent de rien et fussent soignés. Quand on donnait congé d’ouvrir la porte, les maisons devaient être nettoyées et le linge lavé dans un lieu indiqué. Si le malade consentait à être porté à l’hôpital de la Contagion, on faisait venir les serviteurs du dit hôpital pour le transporter ».

Le docteur Xavier Arnozan aborde ensuite le sujet des médicaments et des désinfectants:

« La thérapeutique de la peste était vague, incertaine et inéfficace. En dehors de l’indication souvent répétée de provoquer de fortes sudations, on ne rencontre sur ce point que l’énumération des remèdes les plus bizarres, allant du simple cataplasme à l’application sur les bubons d’un pigeon ouvert, chaud et sanglant, ou d’une poule vivante à moitié plumée. L’insuffisance de tous ces moyens invitait les médecins à en chercher de nouveaux qui, malheureusement, ne valaient guère mieux que les anciens. Les procédés de désinfection ne semblent pas avoir été actifs.[…] (les magistrats municipaux étaient affolés), prêts à accepter les propositions les plus fallacieuses et à accorder leur confiance aux pires charlatans. »

Pour trouver le document du Docteur Pery, suivre ce lien sur le site de la BNF:  http://gallica2.bnf.fr/ark:/12148/cb34363194v/date

Pour obtenir un scan de l’article de Xavier Arnozan, nous contacter. Le document doit être consultable sur le site de la BNF: http://gallica.bnf.fr

Xavier Martos – entre2mers.com © 2009 tous droits réservés

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