Chroniques gasconnes

Illustration: Charles VII devant Bordeauxcharles_vii_a_bordeaux

De nombreux ouvrages traitent de la Guerre de cent ans, période tragique qui modifia irrémédiablement les données politiques, économiques et humaines (voir aussi: les gavaches) de l’Entre-deux-mers. Nombre de bâtiments furent construits, modifiés ou détruits durant cette période donnant au territoire une très grande richesse historique, visible ou disparue. On sait qu’en 1137, Aliénor, fille du Duc d’Aquitaine se marie avec Louis VII, roi de France. Cette dernière, éprise du Duc Henri Plantagenêt qu’elle épousera en 1152, fut répudiée peu de temps après. Henri Plantagenêt devient Henri II, roi d’Angleterre en 1153 et l’Aquitaine passe sous administration anglaise. De vives guerres de territoires se succédèrent jusqu’à reconquête totale de l’Aquitaine par Charles VII et ses troupes, avec un épisode mémorable qu’est la bataille de Castillon qui eut lieu en 1453 (17 juillet) où l’artillerie française ruina les rangs armés des anglais et des gascons qui combattaient à leurs côtés. La ville de Bordeaux fut reprise dans la foulée (octobre). Il est commun de dire que la guerre de cent ans aura en fait duré plus de 300 ans, si on occulte les périodes de trèves.

Deux chroniques évoquant pour partie ces siècles mouvementés ont retenu mon attention. Elles sont présentées ici afin de donner des pistes aux personnes souhaitant compléter leurs recherches sur le sujet, ou aux curieux plus généralement.

Bataille de Castillonbataille_castillon

La petite chronique de Guyenne.

Ce court document est écrit en gascon. Il « couvre » les grands événements qui se sont déroulés en Guyenne et dans le monde connu de la première partie du XIVème siècle à 1442 (11 ans avant la fin de la guerre de cent ans). Pour les faits qui se sont succédés jusqu’en 1404, la chronique ne propose qu’une suite chronologique succinte, hormis pour les années de 1345 à 1377 où les faits décrits sont plus précis: bataille d’Auberoche (N-E de Périgueux), d’Eymet, prise de Bergerac en 1377. Dès 1405, les récits sont plus complets et détaillés, et surtout plus fiables.

Ce document est évoqué dans le reccueil « Histoire de l’Aquitaine, documents » d’où j’ai obtenu les traductions de certains passages (la numérotation des paragraphes est parfois fausse). La chronique entière est éditée dans le volume de la Bibliothèque de l’Ecole des Chartes (1886), accessible sur la base numérique Gallica. L’auteur de la retranscription du document, Germain Lefèvre-Pontalis, pense que l’auteur de la Petite chronique de Guyenne, notamment celui qui a rédigé les événements s’étant déroulés autour de 1438, est originaire de Libourne car il n’aborde que partiellement ce qui s’est passé à Bordeaux et que son écriture est identique à celle de documents sur Libourne. La première partie de la chronique s’inspire fortement d’un texte contenant des références erronnées (la Chronique romane du Petit Thalamus établit par la Faculté de médecine). Il est donc difficile de lui donner une valeur de référence.

Voici quelques événements retranscrits:

[101] Item, en l’an 1439, le second jour du mois d’août, le jour de Saint-Etienne, monseigneur de Huntingdon arriva à Bordeaux avec grande puissance et ses gens s’emparèrent de terres en Saintonge et firent beaucoup de mal, et il y avait avec lui beaucoup d’honorables seigneurs.

[102] L’an 1439, Bazas fut pris par Monseigneur de Huntingdon; les habitants et la ville se rendirent à lui.

[104] L’an 1442, en été, environ vers la Saint Jean-Baptiste, le roi de France vint dans le pays de Lanes avec grande puissance, et il y avait avec lui le dauphin son fils, le comte de Foix, le comte de Pardiac, le seigneur de Labrit, le fils du comte d’Armagnac, La Hire, Pothon de Xaintrailles et beaucoup d’autres et une grande multitude d’autres grands seigneurset avec grande force et ils coururent le pays et prirent la ville de Saint-Sever dans laquelle se trouvait le Sénéchal de Bordeaux et beaucoup d’autres gens, et ils la prirent d’assaut.

[106] Item, en cette année-là, le roi de France prit La Réole, il y resta cependant longtemps avant de l’avoir; il y avait dans le château, le baron, monseigneur d’Anglades, le capitaine de La réole et beaucoup d’autres et ils sortirent parce qu’ils n’avaient plus de bois à brûler, et ils brûlèrent la salle du château par manque de bois car cette année-là il faisait grand froid.

Illustration: Prise de La Réole

Chronique bordeloise

de Jean de Gaufreteau, conseiller au parlement de Bordeaux, commissaire aux requètes du palais.

Cet ouvrage a été préfacé et expliqué par Jules Delpit lors de son édition en 1876.

Il apparaît que le texte de cette chronique a été conservé au château de Labrède et mis à la disposition du public grâce à Montesquieu, propriétaire des lieux. Le document s’inspire de chroniques plus anciennes dont celle de Gabriel de Lurbe qu’il vient compléter. Malgré des anachronismes, il a un intérêt certain par les anecdotes qu’il décrit. Le texte daterait de la fin du XVIème siècle et du début du XVIIème siècle et aurait été rédigé par au moins deux auteurs, selon J. Delpit. Il existait à l’époque trois conseillers au parlement de Bordeaux possédant le nom de Jean de Gaufreteau.

Extraits:

1390. […] mais puisque Bordeaux a eu l’honneur d’avoir donné naissance à un très grand et excellent Prince qui, par sa piété, sa vaillance et par ses mérites recommandables, l’a grandement illustrée, pourquoi n’en ferais-je pas la remarque pour en honorer ma patrie. Ce grand prince, duquel je parle, est Richard, roi d’Angleterre et duc de Guyenne, qui fut fils du roy Edouard. Ce prince aima tellement le lieu de sa naissance, qu’il le décora de grands et insignes privilèges.[…]Il aima tellement Bordeaux et les bordelais, qu’il voulut être appelé Richard de Bordeaux.[…]

1425. En cette année, il y eut un si grand tremblement de terre, en la ville de Bordeaux, que la grande voûte de la nef de l’église Saint-André, à l’endroit où sont maintenant les orgues, tomba par terre. Ce tremblement fit aussi grand mal en autres endroits de la ville, par l’abattement de plusieurs maisons du côté des Salinières.

1443. En cette année, les Bordelais et la Guyenne, étant grandement pressés par les armées de France qui faisaient des grands progrès contre eux, députèrent l’archevèque, Pierre Berland, vers le roi d’Angleterre pour avoir du secours. Ce voyage ne réussit pas au consentement de la ville de Bordeaux car l’archevêque s’en retourna avec des promesses de secours, et, par conséquent, de paroles seulement, et non point de forces pour résister aux ennemis, ce qui mit la ville en grande affliction.

1450. En cette année, le seigneur de Génissac, appelé Gaifèr Chartreuse, est élu maire de Bordeaux. Mais, encore que ledit Gaifèr s’appela seigneur de Genissac, qui est une paroisse dans l’Entre-deux-mers, ce n’est pas pour autant qu’il eut la seignerie et justice de ladite paroisse car elle était au roi d’Angleterre, duc de Guyenne.[…]

1451. […] En cette année, le roy de France, Charles VII, ayant chassé les anglais de la France, vient avec son armée victorieuse en Guyenne, et prend plusieurs villes voisines de Bordeaux.[…]

1453. En cette année, le roy Charles VII ayant appris la rebellion des Rochelais et l’arrivée du milord Talbot avec forces d’Angleterre, envoya en Guienne, une puissante armée sous la conduite du maréchal de Lohéac. Lequel, étant allé assiéger Castillon, comme ledit Talbot fit lever le siège, bataille fut donnée durant laquelle Talbot fut occis avec toute la noblesse anglaise qui l’avait accompagné. Cette bataille fut appelée la bataille de Talbot ou de Castillon contre les anglais.

En cette année, le roy Charles VII étant demeuré victorieux contre les anglais, et ayant remis la Guyenne à son obéissance, pour contenir les bordelais en leur devoir et empêcher leur révolte, fit bâtir à Bordeaux deux châteaux, l’un appelé Trompeite ou Trompette, et l’autre du Far ou du Hâ. Celui-là était du côté de la rivière, et l’autre, des marais, vers le quartier de Sainte-Eulalie, ce qui ôta toute espérance aux anglais de pouvoir faire leurs besognes ou séjours en Guyenne. Mais il est à noter que le château Trompette fut appelé ainsi parce que tous les matins des jours de travail, un homme appelait les mâçons et les ouvriers à l’édifice au son d’une trompette. L’autre reçut le nom de château du Hâ parce que lorsqu’on porta la nouvelle de l’achèvement du château à Charles VII, il s’écriera trois fois par réjouissance: « Ah, Ah, Ah ! il est donc achevé ce château ! ».[…] On en croiera ce qu’on voudra, mais on ne doit point douter du premier.

1454. En cette année, Jean Bureau, trésorier de France est fait par le roi, maire perpétuel de la ville de Bordeaux […].

Xavier Martos

Sources:

Bibliothèque de l’Ecole des Chartes (1886)

Chronique bordeloise de Jean de Gaufreteau

Histoire de l’Aquitaine, documents – Editions E. Privat 1973

Base Gallica (textes et illustrations): http://gallica.bnf.fr

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